Parler d’“histoire de la psychiatrie” avant le XIXᵉ siècle impose une prudence : il n’existe pas encore de discipline autonome, ni de savoir stabilisé comparable à la psychiatrie contemporaine. On parle plutôt de folie,
d’insensés, d’aliénés, et les réponses relèvent à la fois de la charité, de la police, de la justice, de la médecine générale, et de la famille.
La trajectoire française se singularise par une construction précoce d’un champ médico-juridique et institutionnel : l’asile (XIXᵉ), puis la psychiatrie de secteur (XXᵉ),
et, plus récemment, une reconfiguration autour des droits, du territoire et de la santé mentale.
Fil rouge comment la France est-elle passée d’une logique de renfermement (gérer l’ordre social) à une logique de soin (traiter des maladies et souffrances psychiques),
puis à une logique de parcours (prévention, inclusion, continuité, droits), sans jamais dissoudre la tension entre protéger et émanciper ?
I. XVIIᵉ siècle : renfermement et ordre social — la folie comme problème public
1) Un objet sans discipline : la folie entre morale, religion et police
Au XVIIᵉ siècle, la “folie” n’est pas un objet médical spécialisé. Elle est décrite à partir de registres mêlés : pensée religieuse (possession, faute), morale (déviance), sociale (errance, pauvreté), judiciaire (troubles
et scandales), médicale (théories humorales, désordres du corps). Le “fou” est souvent d’abord un désordre : pour la famille, pour la rue, pour l’autorité.
2) La réponse majeure : isoler, contenir, discipliner
Le modèle dominant est celui du renfermement dans des institutions qui ne sont pas conçues d’abord pour soigner l’esprit : hospices, dépôts, hôpitaux généraux. On y regroupe des populations hétérogènes. La finalité principale
est la gestion de l’espace public : rendre la misère moins visible, stabiliser l’ordre, réduire l’errance.
Idée clé : la réponse dominante n’est pas thérapeutique mais administrative. La “folie” est d’abord gérée plus que soignée.
II. XVIIIᵉ siècle – Révolution : naissance d’une médecine de l’aliénation
Le XVIIIᵉ siècle installe une culture de l’observation et de la classification. La “folie” commence à être saisie comme un phénomène susceptible
de description clinique : symptômes, évolutions, déclencheurs. Cela ne supprime pas la contrainte, mais transforme la justification : il devient possible d’intervenir au nom d’un traitement.
2) Pinel, Pussin et le “traitement moral” : la relation et le cadre
Les pratiques associées à Pinel et Pussin symbolisent une mutation : le malade devient un patient dont on cherche l’amélioration, et non seulement un individu à contenir. Le “traitement moral” (au sens
historique) suppose que le cadre institutionnel, la régularité, la relation, la parole, l’autorité non arbitraire et certaines activités peuvent contribuer à réordonner la vie psychique.
Idée clé : la psychiatrie moderne naît autant d’une forme d’institution (l’asile conçu comme dispositif thérapeutique) que d’un savoir strictement médical.
III. XIXᵉ siècle : l’âge de l’asile — l’aliénisme comme médecine d’État
1) L’aliénisme : spécialité, expertise et administration
Avec Esquirol et ses contemporains, l’aliénisme se construit comme spécialité : description des troubles, catégorisations, articulation entre observation clinique, gestion d’établissement, et expertise médico-légale.
L’aliéniste occupe une position charnière entre médecine, justice et administration.
2) 1838 : la loi fondatrice — généraliser et encadrer l’asile
La loi du 30 juin 1838 organise la prise en charge des “aliénés” à l’échelle nationale : obligation d’équipement départemental et encadrement des modalités d’admission. Elle cristallise un compromis durable : l’asile
est un lieu de soin, mais aussi un instrument de protection sociale et d’ordre public.
3) L’asile : promesse thérapeutique et dérive chronique
L’asile porte une ambition : calmer, isoler des excitations, instaurer régularité, travail, hygiène, relations stabilisées. Mais l’expansion asilaire rencontre des impasses : surpopulation, chronicisation, faibles moyens,
confusion entre soin et garde, violences ou humiliations possibles. La logique du long séjour peut transformer la thérapeutique en gestion.
4) Fin de siècle : neurologie, hystérie, suggestion
La fin du siècle voit l’essor de la neurologie et des débats sur hystérie, suggestion et hypnotisme. Cela prépare l’idée qu’on peut agir sur le psychisme autrement que par l’enfermement : par la parole, l’analyse de l’affect,
et bientôt la psychanalyse.
IV. 1900–1945 : guerres, “hygiène mentale”, psychanalyse… et catastrophe asilaire
1) 1914–1918 : le trauma comme objet psychiatrique massif
La névrose de guerre met en crise les cadres anciens : des sujets sans antécédents s’effondrent sous l’effet d’événements extrêmes. Les controverses portent sur la simulation, la responsabilité, la réparation, et le statut
du traumatisme psychique.
2) Entre-deux-guerres : prévention et consultations
Le mouvement d’“hygiène mentale” promeut dépistage, prévention, consultations externes et prise en compte de facteurs sociaux. L’hôpital psychiatrique reste central, mais la psychiatrie “hors les murs” progresse.
3) 1940–1944/45 : la faim dans les hôpitaux psychiatriques
Pendant l’Occupation, une surmortalité massive frappe les hôpitaux psychiatriques du fait des pénuries, de la dénutrition, du froid et de la fragilisation des soins. Cet épisode devient un repère moral et politique :
une institution fermée et sous-dotée peut se rendre destructrice.
V. 1945–années 1960 : refondation — institution, psychotropes, sectorisation
1) Psychothérapie institutionnelle : “soigner l’institution”
L’après-guerre voit se développer l’idée que l’hôpital n’est pas neutre : son organisation peut aggraver ou soulager. Le soin passe par la transformation du quotidien (circulation, parole, activités, clubs, médiations),
et par la constitution d’un collectif soignant.
2) La révolution psychopharmacologique
À partir des années 1950, l’introduction des neuroleptiques (puis antidépresseurs, thymorégulateurs, anxiolytiques) modifie les trajectoires : réduction de certains états aigus, stabilisations, nouvelles possibilités
de vie hors de l’hôpital. La crise et la chronicité ne disparaissent pas, mais les conditions de sortie et de suivi changent d’échelle.
3) 1960 : la sectorisation et la continuité des soins
La circulaire du 15 mars 1960 est reconnue comme fondatrice : l’hospitalisation n’est plus l’unique réponse ; le traitement doit être commencé et poursuivi dans des dispositifs de prévention, de postcure et de proximité.
Elle annonce la psychiatrie de secteur : responsabilité d’une équipe sur un territoire, offre graduée et articulation hôpital/ville.
Idée clé : le “dehors” (milieu de vie, réseau, continuité) devient partie intégrante du soin.
VI. Années 1970–1990 : proximité, pluralisme, et juridicisation
1) Développement de l’ambulatoire et recomposition de l’hôpital
Dans la logique sectorielle, l’hospitalisation se concentre davantage sur l’aigu et la crise, tandis que l’ambulatoire se développe : consultations, suivis, structures de jour, partenariats médico-sociaux, réhabilitation
psychosociale. La France procède à une désasylumisation graduelle.
2) Le pluralisme des modèles
La psychiatrie française combine neurosciences et psychopharmacologie, psychanalyse et psychothérapies psychodynamiques, psychopathologie descriptive, approches familiales et systémiques, puis diffusion des TCC. Cette
diversité reflète la complexité clinique mais nourrit aussi des débats sur l’évaluation et la preuve.
3) 1990 : modernisation du cadre des hospitalisations
La loi du 27 juin 1990 remplace le cadre hérité du XIXᵉ : elle met l’accent sur les droits et la protection des personnes hospitalisées en raison de troubles mentaux et encadre davantage les modalités d’hospitalisation.
Elle marque une juridicisation accrue du soin contraint.
VII. 2000–2010 : droits des malades et psychiatrie comme enjeu de santé publique
1) 2002 : démocratie sanitaire
La loi du 4 mars 2002 réaffirme des principes centraux : dignité, information, consentement, accès au dossier, participation des usagers. En psychiatrie, cela reconfigure les pratiques, notamment quand le consentement
est fragilisé par la crise.
2) Santé mentale : prévention, déterminants sociaux, parcours
Le champ s’élargit au-delà de l’hôpital : prévention du suicide, addictions, comorbidités somatiques, violences, précarité, isolement, accès et continuité des soins. La psychiatrie s’articule avec l’école, le logement,
le travail, la justice, la protection de l’enfance.
VIII. 2011 à 2025 : réforme de la contrainte, territorialisation, dispositifs d’accès, politiques nationales
1) 2011 : soins sans consentement et garanties procédurales
La loi du 5 juillet 2011 réorganise le régime des soins psychiatriques sans consentement et renforce les garanties, notamment via le contrôle du juge dans certains délais. Historiquement, le soin sous contrainte est explicitement
articulé au régime des libertés individuelles.
2) 2013 : ajustements
La loi du 27 septembre 2013 ajuste certaines dispositions issues de 2011, dans une logique de consolidation procédurale.
3) 2017 : Projet territorial de santé mentale (PTSM)
Le décret du 27 juillet 2017 structure le PTSM : diagnostic partagé, priorités, coordination sanitaire/médico-sociale/sociale, gouvernance territoriale. La santé mentale devient une politique à construire au plus près
des besoins d’un territoire.
4) Accès aux psychologues : “Mon soutien psy”
Le dispositif “Mon soutien psy” illustre une évolution contemporaine : accès facilité et remboursé à des séances chez des psychologues en ville. Il matérialise une politique populationnelle, complémentaire (et parfois
en tension) avec les ressources du secteur public.
5) 2025 : Grande Cause nationale & programme HAS 2025–2030
En 2025, la santé mentale est mise au centre de l’agenda public (Grande Cause nationale) et la HAS déploie un programme pluriannuel 2025–2030. Ce moment signale une nouvelle intensité politique : lutte contre la stigmatisation,
repérage, accès, qualité, continuité, coopération intersectorielle.
IX. Fils rouges analytiques (synthèse “examen”)
1) Soin vs contrôle : une tension constitutive
De l’enfermement à la contrainte encadrée, la psychiatrie demeure traversée par un dilemme : protéger sans exclure, soigner sans dominer, sécuriser sans réduire la personne au risque. La juridicisation moderne vise à
réduire l’arbitraire, sans remplacer la clinique.
2) Institution : instrument thérapeutique et risque iatrogène
L’asile a été pensé comme thérapeutique mais a aussi produit relégation et chronicisation. Les transformations du XXᵉ siècle (psychothérapie institutionnelle, secteur) traduisent l’idée que l’institution doit être travaillée
: ouverture, circulation, vie sociale, lien au dehors.
3) Du “malade mental” à l’usager et au citoyen
La longue durée conduit à une reconnaissance progressive : la personne souffrant de troubles psychiques est sujet de droits, et la santé mentale devient un enjeu collectif (prévention, inclusion, parcours).
4) Trois niveaux irréductibles : biologie, subjectivité, social
Les psychotropes ont constitué une rupture ; les psychothérapies et la clinique du sujet ont structuré la tradition ; les déterminants sociaux pèsent sur les trajectoires. L’histoire française est faite d’arbitrages permanents
entre ces niveaux.
Conclusion
De la mise à l’écart du XVIIᵉ siècle à la santé mentale placée au centre des politiques publiques en 2025, l’histoire française de la psychiatrie est celle d’une transformation profonde : la folie devient une souffrance
traitable, le patient devient un sujet de droits, l’hôpital cesse d’être l’unique horizon, et le territoire devient l’espace de la continuité des soins. Cependant, la discipline demeure traversée par une difficulté
stable : le trouble psychique engage à la fois la médecine, le droit, l’éthique, l’économie et la politique.
Bibliographie
Sélection structurée (synthèses, classiques, travaux spécialisés, textes juridiques). À adapter selon votre thème (asile, trauma, justice, secteur, etc.).
Ouvrages de synthèse
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Hochmann, J. (2022). Histoire de la psychiatrie. Presses Universitaires de France.
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Postel, J., & Quétel, C. (2012). Nouvelle histoire de la psychiatrie. Dunod.
Classiques (histoire intellectuelle, institutionnelle, critique)
-
Castel, R. (1977). L’Ordre psychiatrique : L’âge d’or de l’aliénisme. Les Éditions de Minuit.
-
Foucault, M. (1992). Histoire de la folie à l’âge classique. Gallimard.
-
Gauchet, M., & Swain, G. (1980). La pratique de l’esprit humain : L’institution asilaire et la révolution démocratique. Gallimard.
-
Goffman, E. (1968). Asiles : Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus (L. Lainé, Trad.; Présentation de R. Castel). Les Éditions de Minuit.
-
Goldstein, J. E. (1987). Console and classify: The French psychiatric profession in the nineteenth century. Cambridge University Press.
Déshospitalisation, secteur, espace francophone
-
Klein, A., Guillemain, H., & Thifault, M.-C. (Eds.). (2018). La fin de l’asile ? Histoire de la déshospitalisation psychiatrique dans l’espace francophone au XXe siècle. Presses universitaires de Rennes.
Guerres, catastrophe asilaire (Occupation)
Travaux spécialisés : justice, expériences des patients, histoire sociale
-
Derrien, M. (2016). « La tête en capilotade ». Les soldats de la Grande Guerre internés dans les hôpitaux psychiatriques français de 1914 aux années 1980. Les Carnets du LARHRA, 1.
Ressource en ligne : porter l’URL dans votre bibliographie si vous l’utilisez.
-
Fauvel, A. (2005). Témoins aliénés et « Bastilles modernes » : Une histoire politique, sociale et culturelle des asiles en France (1800-1914) (Thèse de doctorat, École des hautes études en sciences sociales).
Repérable via theses.fr (référence utile pour cadrer un mémoire).
-
Guignard, L. (2010). Juger la folie : La folie criminelle devant les assises au XIXe siècle. Presses Universitaires de France.
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Guillemain, H. (2010). Chroniques de la psychiatrie ordinaire : Patients, soignants et institutions en Sarthe, du XIXe au XXIe siècle. La Reinette.
-
Ripa, Y. (2010). L’affaire Rouy : Une femme contre l’asile au XIXe siècle. Tallandier.
références juridiques
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France. (1838). Loi du 30 juin 1838 sur les aliénés. Légifrance.
-
France. (1990). Loi n° 90-527 du 27 juin 1990 relative aux droits et à la protection des personnes hospitalisées en raison de troubles mentaux et à leurs conditions d’hospitalisation. Légifrance.
-
France. (2002). Loi n° 2002-303 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé. Légifrance.
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France. (2011). Loi n° 2011-803 du 5 juillet 2011 relative aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et aux modalités de leur prise en charge. Légifrance.
-
France. (2013). Loi n° 2013-869 du 27 septembre 2013 modifiant certaines dispositions issues de la loi n° 2011-803 du 5 juillet 2011. Légifrance.
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France. (2017). Décret n° 2017-1200 du 27 juillet 2017 relatif au projet territorial de santé mentale. Légifrance.
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Ministère de la Santé. (1960, 15 mars). Circulaire n° 310 relative au programme d’organisation et d’équipement des départements en matière de lutte contre les maladies mentales [Circulaire].